top of page

Le Discours (névrosé) de la méthode


§ 1. Benny, Benny, Benny hakda, hakda – En fait, les bobos et les bobeurs, même quand ils viennent de l’autre côté de la Méditerranée, ils n’y comprennent rien à tout ce charabia barbaresque des Indidis. Ils en sont encore à la critique en “anti-progressisme”, à l’étiquetage “réactionnaire”, “conservateur”, “bigot”, “patriarcal”, “essentialiste” et j’en passe. Ils pensent leur faire mal, viser juste. Au vrai, ils sont à l’ouest ; et ne voient pas que plus à l’ouest qu’eux, il y a bel et bien les Indidis en première personne, bien intégrés dans l’empire des Empires. C’est ici qu’il faut viser. L’indigénisme est un progressisme comme les autres. C’est ce qu’ils ne pigent guère. L’indigénisme est un occidentalisme comme les autres. L’indigénisme est un gauchisme comme les autres. L’indigénisme est un blanchisme. Point barre. Et ça ne serait pas du tout un problème s’ils n’avaient pas fait de leur impératif catégorique le plus intime – qu’ils souhaitent imposer à tous – la sacro-sainte injonction du “Tu tueras le Blanc en toi-même comme toi-même”, chose qu’en vérité, ils ne font guère, guère jusqu’au bout, tant en théorie qu’en pratique, et regrettent de ne point y arriver, voire de ne point le vouloir, d’où la névrose, d’où la grande maladie que seule une grande méthode, purement fantasque et incantatoire, puisse guérir ; d’où, pareillement, le regard circonspect et déconcerté du véritable Indigène qui sait bien que derrière les zarabesques, y’a que du guewouriesque – et c’est gênant à voir, casse-pied à supporter politiquement, c’est intellectuellement malhonnête, et les courbettes du type : “Mais si, justement, on est de vrais Indigènes, des faux-vrais, des vrais-faux Indigènes, des “frelatés”, mais c’est tout ce qu’on peut et doit être, faut pas se raconter des histoires, on sait bien qu’on sera jamais vraiment des purs et durs ta3 sah, qu’on a perdu quelque chose, qu’on nous a pris quelque chose, car ‘Mon Précieux, ils nous l’ont volé !’ Donc on fait à partir de notre ‘inexactitude, de nos ‘approximations’ de notre ‘illégitimité’, etc., ”...franchement… éh oh, mon oeil, tu l’as vu ? Pas à nous s’il te plaît. Et on la connaît la pirouette du : ‘‘Ba voilà, on est encore incompris, entre le marteau de l’Arabe-Muslim qui se croit Arabe-Muslim plus plus, et l’enclume de l’Intégré qui se croit bel et bien intégré. Or la vérité est entre les deux, comment dit-on déjà en arabe, “wasapatiya” un truc comme ça non ?” Non, non et non ! Vous avez dit – même par d’autres mots – : “Pensée du retour”, “Mort du Blanc en soi”, “One, two, three, viva l’Algérie !”, “Tahia l’Indigenia”, “ À mort l’Occident”, “Non à l’intégration”, “Rester Barbare”, “Allahu Akbar !” et j’en passe, oui ou non ? Bah chich ! – je vous épargne la blague du retour qui finit par kebab. Allez jusqu’au bout de la grande logique si vous êtes véridiques. Moi j’en connais un qui l’a vraiment pensée cette “Pensée du retour” et qui l’a appliquée jusqu’à ce que mort s’en suive : le cheikh Benny Lévy, rahimahullah. Il dit :  

« (...) l’obligation, c’est, effectivement (je reprends l’expression par laquelle Jean-Claude Milner) que le Juif “se libère de l’Europe”, ça veut dire se libère de toutes ces entraves imaginaires qu’il a dans la tête. (…) Il faut vraiment se mé-fier, c’est-à-dire enlever tout fiance, toute confiance, toute adhérence, toute adhésion à tout imaginaire européen. » ; « Le Juif toujours se soustrait, se retire : se débattant avec le monde qui finit, il doit écarter de lui ce qui est non juif pour produire précisément le reste, juif. C’est toujours par le retour qu’il y a du juif. »  ; « Se libérer de l’Europe, c’est aussi se libérer de quelque fascination que ce soit pour la société illimitée américaine. Dans ce pays ligoté par son alliance avec les États-Unis, sans parler de sa structure métaphysique d’État, qui a été capable d’articuler quoi que ce soit sur le 11-Septembre ? On a participé au deuil des Américains, mais sur ce que signifiait l’effondrement des tours, à part mon maître, je n’ai entendu personne articuler quoi que ce soit. L’Amérique, c'est Esaü ! Jean-Claude [Milner] est le premier intellectuel qui nous rétablit dans nos propres signifiants, dans nos noms propres. Se libérer de l’Europe, c’est se libérer de cet horizon qu’il a déployé – la société illimitée, le couple problème/solution – et revenir à cette originalité du mode de pensée qui nous vient de la Torah – en un seul mot : lernen [étudier] ! C’est ce qu’il a suggéré avec tact. » ; « Jusqu’à maintenant, le Juif moderne, pour être moderne, pour s’intégrer à l’Europe, disait : on est une petite particularité, et l’Europe, c’est l’universel. Alors reconnaissez-nous la particularité. Ou abolissez-là. Moi, j’étais prêt, dans ma jeunesse, à ce qu’elle soit totalement abolie. (...) Il y a une guerre métaphysique sur la notion même d’universel. L’Europe, l’Occident en général, c’est, selon l’expression d’Alain Finkielkraut, le “parti unique de l’universel”. L’Occident a sa définition de l’universel (...) et Israël a sa définition de l’universel. »   Il dit : « Je me suis complètement donné, dans cette période [De la Gauche Prolétarienne], et j’ai failli me perdre. Il était donc impossible que je sorte indemne de cette affaire – c’était ou vif ou mort, qu’il fallait me retirer. J’ai essayé d’être vif. J’ai mis le temps ! » Vrai gaucho. Jadis, il disait même : « Personnellement, j’aurai tout fait intellectuellement pour ne pas être juif ». Mais maintenant à la question “Qui es-tu ?”, il répond sans phare : “Je suis Juif. Et je ne peux qu’être Juif”, avec tout ce que cela implique : retour à la lettre de la Lettre, retour à la Thora, “La Tora ou la mort” écrit-il. Vrai Fuj. Intellectuel capable. Rajel, les Zhommes ya kho ! Lui, il a dit : “Je suis retourné vers les vieux grimoires de mes Ancêtres et j’applique pharisiennement la Parole de Dieu désormais, c’est tout – fuck l’Occident, fuck la Grèce, fuck Mobb Deep, fuck Biggie.”   En revanche, quand on dit en substance, comme le fait Yousfi : Bah en fait, j’ai lu Attar, La Conférence des Oiseaux, et à la fin genre les oiseaux ils se trouvent eux-mêmes et c’est eux le Simorgh… genre “développement personnel quoi”. Bah on est pas trop dans le “fuck l’Occident” là. C’est soit t’as rien compris de la mystique soufie et de ce que veut dire Attar, soit tu penses vraiment ce que tu dis, et donc, tu es en porte-à-faux avec loyalisme axiomatique de ta pensée. Et précisément, le problème n’est justement pas de pouvoir penser ça, c’est d’avoir posé un cadre de pensée dans lequel on ne peut dire cela sans automatiquement se contredire et saper les fondements mêmes de cette supposée-pensée se voulant en retour voire retournée au nom même de la fidélité. Il faut donc faire techouva ici pour de tels propos, c’est le minimum syndical.     Et même lorsqu’elle semble faire l’éloge des “siens”, type Sohravardi, en disant “Woua c’est trop fort, c’est trop puissant métaphysiquement”, elle oublie que ce même Sohrawardi s’inscrit précisément dans la lignée grecque des Platon, Aristote, Plotin qu’il “orientalise”, qu’il “islamise” ; mais surtout, elle oublie que ce dernier s’est fait couper la tête par les “nôtres”, au nom de l’islam ; et que ça aussi, c’est l’islam – pour ne pas dire le plus authentique des islams dont elle ne veut guère. Pis, soutenir Sohravardi, que ce soit hier comme aujourd’hui, à défaut des Shafi’i, Ibn Hanbal ou Ibn Taymiyya, c’est comme soutenir un Amine Elbahi ou un Amine El Khatmi, toutes proportions gardées. Pour l’oreille occidentale, Sohravardi ou Ibn Arabi, ça passe crème, c’est mieux qu’Ibn al Qayyim ou Ibn Khatir.    Mais y’a encore mieux comme tour de passe-passe. Certains diront : l’islam certes, mais pas n’importe quel islam. L’islam imperio-armanico-théologique c’est non. Mais l’islam superstitieux et innovateur à base de main de Fatma, d’Oeil, de voyante, de marabout, de raqi et de magiciens, oui. Le problème c’est qu’on nous a rendu “honteux” de cet islam des Ancêtres – qui est ce “on” ? Je n’ai même pas à développer davantage. Fanon le disait, lorsque l’intellectuel colonisé plein de remords se retourne vers le “peuple”, il est prêt à tout pour se “racheter” de son abandon et pousse le folklore jusqu’à la bêtise. Malheur à cet intellectuel qui, orphelin, se trouverait un jour nez à nez avec son “peuple” perdu et oublié au détour d’une manifestation par exemple, il risquerait de lui fabriquer des idoles en pagaille pour rendre gloire à cette théophanie populaire et tenter vainement de payer sa dette envers ces saints damnés de la terre.             En fait, l’indigénisme est un existentialisme. Absolument pas un essentialisme, même s’il rêverait d’en être un. Et c’est précisément parce qu’il n’est qu’une existence orpheline et vierge de toute essence, qu’il cherche et s’en cherche une, perdue ou complètement fictive, et qu’il dit et fait n’importe quoi, avec du n’importe quoi, n’importe comment. Ça donne du Rester Barbare, de La grande méthode ou du Les Blancs, les Juifs et Nous Bref, bref, j’m’en vais donc vous traduire le censé indigéniste en langage universel :     § 2. « Moi j’veux devenir c’que j’aurais dû être » – La grande méthode. C’est tout frais. J’ai aimé ce livre. Mais je ne suis pas là pour aimer. Je suis là pour montrer. Je mettrai cet ouvrage en parallèle d’une récente intervention d’Houria Bouteldja, intitulée « Ma mère pense que je suis une mauvaise musulmane et elle a raison ». Ici se montre la vérité.

Que nous dit Bouteldja ? En substance : Je suis née algérienne de papier, bien qu’ayant grandi en France depuis mes 6 mois. Et je voulais être française, « être algérienne, c’est pourri » ; à peine suis-je née, que j’étais déjà bien assez vieille pour trahir ceux qui combattirent vaillamment pour que je puisse naître pleinement algérienne de chair, de sang et de droit. Dès lors, comme Bouteldja a fini par devenir française, au grand dam de sa mère, cette dernière, nous dit la militante, tenta de s’assurer que sa fille « [resta bien] musulmane ». Et, « comme elle redoute que je devienne une mauvaise musulmane, elle continue à me mettre la pression ». Le problème c’est que Bouteldja, dit-elle encore, est une « Arabe d’apparence », une « musulmane d’apparence », donc sa mère redouble d’efforts pour lui « (re)mettre la pression ». D’ailleurs, sa mère, les Arabes, les musulmans, la cité, tous, ils mettent la pression,   « Dans mon quartier, je vivais sous la pression. Tous sous contrôle. On traquait les traîtres. On me traquait mais je traquais aussi. Ceux qui ne faisaient pas le ramadan, ou les filles qui voulaient vivre à l’occidental et mettre des mini-jupes, on les traquait. Celles qui fumaient avaient intérêt à se cacher et pareil pour ceux qui ne faisaient pas ramadan. La respectabilité devait se mériter, et la pratique de l’islam était un critère de jugement pour savoir à qui nous appartenions. Plutôt à la France ou plutôt à la communauté ? »        Or, déduit notre révolutionnaire, la ‘‘France’’ sait ce qui se joue ici, et la ‘‘France’’ « jalouse ce pouvoir communautaire. Parce qu’elle veut qu’on lui appartienne corps et âme ». La ‘‘France’’ veut produire des individus sans attaches, sans liens, sans racines, sans histoire, sans mémoire, d’où l’inflation de valeurs abstraites, telle la « Liberté » par exemple – encore une fois, esprit malin, sort de ce corps ! Quel est ton nom ? – Mon nom est Zemmour, car nous sommes nombreux. L’individu n’existe pas. « Je défie quiconque de me dire où commence et où finit l’individu ». Il commence au cogito ergo sum. Et même bien avant, « J’étais devenu moi-même pour moi une immense question, et j’interrogeais mon âme : pourquoi était-elle triste, et pourquoi me troublait-elle si fort ? Et elle ne savait rien me répondre. » Voire, plus avant encore : « L’Éternel vit qu’il se détournait pour voir ; et Dieu l’appela du milieu du buisson, et dit : Moïse ! Moïse ! Et il répondit : Me voici ! ». Bref. Pourquoi l’individu c’est pô bien ? Parce que si l’individu est solo, si « le [supposé] ‘‘bonheur réel’’ est dans l’édification d’un être hors sol, sans racines ni patrie, sans religion ni sexe même, un être désincarné, désaffilié, ‘‘désidentifié’’, qui trouvera ainsi sa ‘‘jouissance finie de l’infini’’ dans cette vacuité synonyme de liberté. Et [bien] tant pis [pour lui] s’il devient ainsi la proie idéale d’un consumérisme de marché ! » (dixit Zemmour), Bouteldja de surenchérir :


  « Si je suis un individu seul, sans attaches et sans histoire, alors je suis la proie de l’État capitaliste, l’État colonial qui me veut que pour lui et que me veut machine, qui me veut fonction. Un robot a-t-il des états d’âme ? Un robot se plaint-il ? Revendique-t-il ? Résiste-t-il ? Non. » 

Pour ne pas être un robot, il faut donc être un kholoto, ou un barbu, ou une voilée. Bah oui, c’est bien connu, le musulman et le rebeu de service sont tellement, mais tellement, imperméables à l’esprit du capitalisme…de Naps à Mohammed ben Salmane, ça empeste le communisme mon dieu. Mais soit. Il faut donc être un vrai kholoto, un vrai de vrai ta3 sah, et un Muslim en bonne et due forme, sans quoi, on se « vide » et misère faut pas se vider, faut pas “finir” comme les “Blancs”. Donc comment faire pour pas se vider ? Faut s’épier, se scruter, continuer à se surveiller mutuellement, se juger les uns les autres, al-amr bi-l-maʿrūf wa-n-nahy ʿan al-munkar. Mais alors, commençons dès maintenant puisque c’est à ce petit jeu qu’il faut jouer.


§ 3. « Non, nous suivrons ce sur quoi nous avons trouvé nos ancêtres » – Bouteldja poursuit : « Je crains le jour où cette copine [qui envoya par mégarde un SMS à son père pour lui dire de lui acheter des clopes tandis qu’elle voulait l’envoyer à son mari] dira à son père ‘‘Je fume et je t’emmerde’’. » Les Blancs ne peuvent pas comprendre la terreur dans le cœur de ma copine au moment où elle envoya par erreur ce SMS, dit-elle en substance. En fait, elle l’apprendra peut-être un jour, mais les « Blancs » non plus ne disent pas cela à leur père ; mais voyez-vous, l’Orientalisme, c’est toujours dans un seul sens, jamais dans l’autre, pas d’Occidentalisme pour les saintes rebeu – on peut pas ajouter le ‘‘ttes’’ sinon ça fait polémique et là aussi c’est de l’Orientalisme, du racisme, du sexisme, toussa toussa. 


  « Ce que je crains le plus, dit-elle encore, c’est de ne plus appartenir à cet inconnu que je croise, et avec qui je n’ai en commun que de venir de l’autre flanc de la Méditerranée et avec qui j’ai l’islam en partage, et qu’il n’ait plus aucun pouvoir sur moi. Ce que je crains, c’est qu’il n’y ait plus de voisine pour tirer la langue des enfants pour savoir s’ils ont fait le ramadan ou pas. »


Et c’est là où l’on voit qu’elle ne comprend rien à l’islam, à la spiritualité, à la métaphysique ou à l’éthique tout court. En fait, l’islam de Bouteldja n’a rien d’islamique. Il est pur prétexte, pur calcul, pure ustensilité. Elle aurait pu être zoroastrienne, shintoïste ou pataphysicienne que ça n’y aurait rien changé : elle aurait tenu les mêmes propos, revendiqué les mêmes comportements.  Il faut « transmettre pour garder vivante la mémoire des Ancêtres ». Qu’est-ce que l’islam de Bouteldja ? Non pas une religion de vérité, de principes, de foi, de conviction frappant le cœur de celui qui, pour reprendre les mots du Coran, médite les signes (ayat) et veut accomplir le bien (el birr) – en somme, une religion qui, précisément, individualise parce que mettant l’Homme en face-à-face avec son Dieu et exigeant que ce premier reconnaisse seul, sans l’aide d’un Autre, la vérité du Grand Autre. Non. L’islam de Bouteldja, c’est une religion tribale et païenne qu’on hérite et à laquelle on s’agrippe ; l’islam, ça sert à suivre et reproduire « ce sur quoi nous avons trouvé nos Ancêtres ». L’essence de l’islam pour Bouteldja c’est quoi en fait ? En vérité je vous le dis, c’est ce qui permet de faire chier la ‘‘France’’. Rien de plus. Tout ce qui pourra de près ou de loin emmerder la ‘‘France’’ et préserver le supposé-soi-même-originel, sera islamique. Un anti-islam donc.


  « Je crains le jour où cette copine dira à son père ‘‘Je fume et je t’emmerde’’ ». Mais, on ne craint pas de dire une telle chose parce qu’il y aurait un lien de contrainte tribale, hiérarchique, archaïque, qui pèserait sur les subjectivités. On ne dit pas une telle chose par reconnaissance individuelle de la dette et de l’amour que l’on porte à l’égard de ceux qui nous ont fait miséricorde en nous élevant lorsque nous étions petits. Au suivisme servile et aveugle que prêche Bouteldja, le Coran répond clairement : « Sois reconnaissant envers Moi ainsi qu’envers tes parents. Mais s’ils te contraignent à M’associer ce dont tu n’as aucune connaissance, ne leur obéis pas ; mais accompagne-les ici-bas avec bienveillance. » ; « Nous avons enjoint à l’homme d’être bon envers ses parents ; mais s’ils te forcent à M’associer ce dont tu n’as aucune science, ne leur obéis pas. » En somme :  point d’obéissance aveugle sans conformité au Principe. Le Principe a la prééminence et la prévalence sur le sang, la race, la tribu, le clan.  



§ 4. La délivrance de l’erreur – Enfin, Bouteldja se pose la question de son islamité, notamment par rapport au regard de l’Autre musulman, supposément plus authentique qu’elle. Car en effet, pour ces Autres, notre militante serait non pas seulement une « mauvaise musulmane », mais même une « fausse musulmane ». Bouteldja veut laver l’affront et pose la question de savoir si ces « Musulmans 2.0 » sont de meilleurs musulmans qu’elle ? Réponse : d’apparence sûrement, de pratique également, ils prient, vont au Tarawih, font la zakat, et tutti quanti. Cependant, elle repose la question : « Qui est meilleur musulman ? ». Aussi, objecte-t-elle : les fameux Musulmans 2.0 assurés d’eux-mêmes ne se leurrent-ils pas sur leur propre authenticité islamique ? Ne sont-ils pas au fond, comme elle, des sujets modernes trop modernes ? Le dénier n’est-ce pas être inauthentique et se fourvoyer ? A titre d’exemple, Bouteldja argue que certains, tellement ignorants et empêtrés dans l’anthropologie moderne, tellement Français et si peu Barbares, s’adonnent à des fautes qui ne trompent personne, du type : « Tu peux me donner le sel inch’Allah ». Du folklore en somme, du bricolage, de l’imitation parce qu’acculturés. Par exemple encore, ceux qui veulent faire du saucisson halal, du vin ou du champagne sans alcool, ou encore de la choucroute et du bourguignon halal en lieu et place du « couscous et de la loubia ». 


Bref. Nul besoin d’aller plus loin, les arguments de Bouteldja sont risibles puisque précisément, il n’y a aucun rapport entre les éléments qu’elle (d)énonce et l’islam en tant que religion ; mais, en plus d’être risibles, ils disent bien ce que « islam » et « musulman » veulent dire dans son esprit : une religion culturelle de filiation et d’héritage. Rien d’autre. Qu’elle le sache ou non, ni le couscous ni la loubia ne sont musulmans. Pas plus que le saucisson, le vin sans alcool ou la choucroute. Jamais ces mets n’auront à faire la profession de foi ou se circoncire pour entrer dans l’enclos sacré de l’islam. Comme elle l’ignore sûrement, le principe de base en jurisprudence (fiqh), c’est l’autorisation et la licéité (halal), n’est illicite (haram) que ce qui est clairement interdit par les Textes saints. Donc, que les musulmans français veuillent manger à la française, en respectant les rites cultuels et les normes religieuses, ne fait certainement pas d’eux des « musulmans inauthentiques », mais bien au contraire, des musulmans non seulement authentiques mais fondamentaux, qui, bien qu’en terre plus ou moins ‘‘hostile’’, respectent deux commandements : à la fois la Loi de Dieu, et l’amour de la terre conditionné par l’amour de Dieu – de la même façon que le Prophète de l’islam aimait sa Mecque natale qu’il dut quitter le cœur lourd.      


Même la supposée ‘‘relève’’ de cette critique en inauthenticité par l’Idée de Justice (al-adl) est ô combien problématique et surtout ignorante de l’islamité consacrée – j’en ai déjà parlé plus haut (IV, § 10). Car cette supposée justice dont elle parle n’est absolument pas la justice islamique, du moins, telle qu’elle s’est constituée historiquement et théologiquement dans sa dimension orthodoxe et dominante. La justice islamique n’est pas qu’un mot, un concept ou une valeur, mais une réalité concrète faite de discours théologico-juridiques et de pratiques théologico-juridiques, fruit d’une longue tradition intellectuelle et spirituelle s’héritant de siècles en siècles. Cette justice est donnée par la Shari’a et nulle autre. Savoir ce qu’est la justice, c’est se reporter à la Shari’a, donc au fiqh, aux usul-al-fiqh et au maqasid-al-Shari’a


A la question de savoir : « Peut-on être un vrai Musulman en Occident ? » la réponse est non, dit-elle. Car si l’islam est bien cet idéal de « justice radicale », alors, la présence des Musulmans « au cœur de la cité impériale, au cœur de l’injustice », pose problème. Mais précisément, là encore, le fiqh classique a déjà répondu à cette question : qu’un musulman ne puisse vivre pleinement sa foi en ‘‘terre mécréante’’, cela est une évidence partagée par la majorité des savants de l’islam, puisque la vision et la division du monde se décompose grossièrement en dar-al-islam (terre d’islam) et dar-al-kufr, voire dar-al-harb (terre de guerre). A ce titre, l’unique terre véritable où doit résider un musulman, c’est en terre d’islam (dar-al-islam), non pas pour ne pas vivre au cœur de la « cité impériale injuste », mais pour vivre dans l’autre cité impériale, elle, bénie de Dieu, mais pas forcément moins ‘‘injuste’’.    


« Je prétends qu’il y a une profonde contradiction, une antinomie radicale, entre l’idéal de justice prôné par l’islam et le profit matériel que nous engrangeons en grande partie par la spoliation du Sud », c’est-à-dire, entre l’islam et le capitalisme. Encore faudrait-il déjà poser la question de savoir si l’islam est véritablement anti-capitaliste ? Tout au plus est-il réformiste, centre-gauche, rien de plus. Car l’islam tel qu’il s’est constitué, ne s’oppose pas à la propriété privée lucrative des moyens de production, ne s’oppose pas à l’accumulation du capital, ne s’oppose pas à l’argent en tant que tel ni à la richesse, ne s’oppose pas au libre marché et au commerce, plus encore il plébiscite l’investissement et la circulation du capital, il encourage l’innovation, il ne s’oppose pas à l’exploitation et à l’usage de la nature (cf. II, §. 7) – mieux, l’abondance des sous-sols est perçue comme une bénédiction divine –, il ne s’oppose pas particulièrement à l’exploitation de la force de travail par le salariat – de fait, à titre d’exemple, l’esclavage n’a jamais été officiellement aboli en terre d’islam –, et j’en passe.

Donc, « justice » peut-être, mais certainement pas la justice communiste ou anarchiste que notre militante fantasme. Plutôt la justice shariatique divine établie par les savants de l’islam depuis des siècles, précisément celle qu’ignore ou feint d’ignorer Bouteldja. Et c’est cette ignorance qui fait d’elle, aussi, une « mauvaise musulmane » ; ni une « musulmane sociale » ou « culturelle » selon sa terminologie, mais pas non plus une « musulmane politique », puisque sa politique n’est pas adossée à l’Ordre de Dieu, mais à l’Ordre de Marx et de Fanon. Assurément, l’islam « n’est pas un folklore », dit-elle. Qu’elle commence donc par plonger dans la science (ilm) et dans la pratique cultuelle (ibadat) pour éviter tout folklore justement, avant de vouloir « précipiter la fin de ce monde » ; et pour aboutir à quel autre monde d’ailleurs ? Le monde de Dieu ou le monde décolonial ? Les deux sont peut-être antinomiques.     



§ 5. La vérité si je mens – Que nous dit au fond Bouteldja ? : Je ne suis pas ce que j’aurais dû être : ni une ‘‘vraie Algérienne’’, ni une ‘‘vraie Musulmane’’ – comble, pas même une ‘‘vraie Française’’. Je suis, au regard de l’Idéal du moi parental et des Ancêtres, un acte manqué. « Un jour tu seras une Musulmane, ma fille » : phrase-oracle, Surmoi en embuscade. Mais l’un des pièges est là : l’algérianité n’est pas l’islamité ; les confondre, c’est brouiller le réel, c’est installer dans le sujet une scission durable entre appartenance culturelle et vocation religieuse, comme si elles étaient réciprocables, raison pour laquelle Bouteldja confond allègrement les deux, faisant de l’islam une culture et de l’algérianité une religion. De cette fêlure naît la névrose : vouloir être conforme à deux ‘‘absolus’’ hétérogènes – dont l’un n’est pas un absolu –, et se vivre coupable de n’en réaliser aucun. Ainsi naissent les casse-pieds de service, gardiens d’une pureté imaginaire à se remémorer, à reconquérir et à répandre prosélytement. Bouteldja souffre d’être devenue blanche – symboliquement, socialement, métaphysiquement –, et elle a eu le coup de génie ou de folie de transformer sa névrose en système. Sa névrose se fait théorie et praxis politique, son malaise se fait catéchisme et évangélisme. Elle universalise son clivage, sublime sa blessure, et voudrait que tous, nous habitions le même conflit psychique. Mais on n’est pas obligé d’ériger son symptôme en destin collectif et en vérité absolue. C’est dommage. La libération, elle y était presque. A deux doigts. Ça s’appelle la juste transgression.



§ 6. Un islam sans soumission – Bouteldja aime la pression dit-elle. Mais sans doute faudrait-il quelques coups de pression pour Yousfi aussi. Parce que son islam à elle, il est super décontracté. La pression, connaît pas – la Mbappé du dîn. Car quelle est cette « grande méthode » dont parle la militante dans son dernier livre ? : l’islam. Encore. Ils ne le lâchent pas décidément, il n’a aucun répit le pauvre. Genre, y’avait pas autre chose sur le marché. Car l’islam, écrit-elle, est « à la fois religion et méthode ». Bah en fait, il est même plus que ça, il est dîn, wa dawla, wa dounia ; Shari’a, Aqida, wa Iman – Ihsan pour les meilleurs. Une conception-du-monde totale, totalisante et totalisatrice. Donc, si si, contrairement à ce qu’affirme Yousfi, l’islam est bel et bien un « système », c’est la faculté de penser « depuis le geste » et « depuis l’idée » et plus encore, depuis le Wahi mis en Texte, et il pose, en plus de « narrations », des « définitions » claires et précises, sans parler du « cadre » tellement obvie qu’il en en règle même le caché, en bon principe de gouvernement et de gouvernementalité. 


Cet islam shariatique et aqidatique – celui qui pourtant, historiquement, prévaut et a été l’islam des Ancêtres –, elle ne veut pas en entendre parler. La preuve, dans le passage se voulant le plus « mystique » de l’œuvre, Yousfi se fait la porte-parole voilée d’un maître. Que nous dit ce maître ? Que l’impiété de certains descendants d’immigrés n’est pas ce qu’on croit. Déjà, c’est la faute de l’Occident et de la France si certains sont tombés dans la grande perdition. Ensuite, il faut comprendre que la mécréance, la perte de foi, la nonchalance cultuelle, la perte d’orthopraxies, la mort de Dieu en l’homme et en ses gestes, n’est pas un véritable égarement. Mieux, tout ceci en indique peut-être une grandeur cachée, secrète, précieuse et rare. Ces gens-là sont des « impies croyants » dit-elle. Ceux qui « n’ont plus la foi en eux mais la gardent en vie par leur fidélité aux autres », ceux qui s’efforcent « de défendre ceux qui croient, ceux qui prient, ceux qui espèrent en silence ». En somme, une foi tribale, clanique, ancestrale, fidéiste au groupe, bref, une « piété politique », donc humaine, et non divine. Mais ce n’est pas terminé, puisque cette foi politique se spiritualise, se rationalise mystiquement, se légitime théosophiquement. Car, pour Yousfi, la vraie foi s’est « réfugiée là où nul ne la cherchait, dans les replis, dans les gestes ordinaires, dans les silences du soir. Et parfois, paradoxalement, dans ceux que l’on appelle impies. » Pourquoi ? « Car eux aussi prient. » Certes, ils ne font pas leurs ablutions ; certes, ils ne formulent pas l’intention de la prière (niya) ; certes, ils ne déplient pas leur tapis ; certes, ils ne proclament pas les formules d’ouverture de la salat ; certes, ils ne disent pas « Allahu akbar » ; certes ils ne récitent pas la Fatiha suivie d’une autre sourate ; certes, ils ne se prosternent pas avec humilité ; et certes, ils ignorent les horaires de la prière… mais, leur prière « elle monte, tu comprends ? Elle monte tout de même. » Raison pour laquelle le dévot un peu trop scrupuleux, au fond, n’y comprend rien à la foi, car « Dieu ne se montre jamais sous des formes qui lui ressemblent. (…) Il se donne dans les figures les plus inattendues, et s’en échappe, comme l’eau entre les doigts. C’est là, je crois, que se perd le croyant trop scrupuleux. Celui qui se cramponne aux règles comme à un gouvernail, persuadé qu’il suffit de suivre le cap pour arriver à bon port… » 


De tout ce discours théologico-mystique, j’aurai pu acquiescer à m’en rompre la nuque. Car j’adhère au fond à la quasi-totalité de ces idées. Mais il y a un mais. Pour pouvoir vivre la « contradiction brûlante de la foi », s’aventurer « dans le trouble, dans le paradoxe, dans le silence même » de Dieu, encore faut-il en avoir joué le jeu au moins une fois dans sa vie, véritablement ; jouer le jeu de ce Dieu, de cette foi, de ce culte, de cette conception-du-monde, de cette religion pleine et entière jusqu’à s’en brûler les ailes. Vivre en son cœur la meurtrissure tant du sens absolu que de l’absurdité absolue, de la jouissance de la Loi et de la Parole et de la mauvaise conscience de la Loi et de la Parole. Là et seulement là, après avoir joué le jeu de cette fidélité spirituelle, et spirituelle avant tout – et non pas ethnique, sociologique ou historique, encore moins politique –, le fidèle-infidèle peut, parfois, « parce qu’il s’est défait de certaines littéralités, parce qu’il a été contraint par la vie même à lâcher prise – [entrevoir] quelque chose que le croyant oublie » et ne peut voir. Mais pour se défaire de cette littéralité, encore faut-il avoir lu, et appliqué ce qui a été lu pharisiennement. Encore faut-il avoir compris que, précisément, non et re-non, il n’est pas vrai que « Seul Dieu peut me juger », selon la très sainte parole de 2-Pac. Car en islam, on juge ; on juge selon la Loi de Dieu, justement. Et, comme l’expliquent les savants, on ne cherche pas à trifouiller l’intériorité des êtres, cela appartient à l’Un-béni-soit-Il ; non, on juge de ce qui est purement et simplement apparent parce que l’islam, oui, en plus d’être mystique, théologique, éthique, esthétique, est bel et bien, aussi, « organe de contrôle et code pénal ». Du moins, tel qu’on l’a hérité. Reste aux héritiers donc de décider que faire de cet héritage. Mais le nier, faire mine de l’ignorer, c’est s’engouffrer plus loin encore dans cet aveuglement et cette « déformation » de l’Arabe « sans mode d’emploi » au cœur de la « terre de mécréance » dont parle l’autrice.    

   

 
 
 

Commentaires


Post: Blog2_Post
  • Facebook
  • Twitter
  • LinkedIn

©2020 par Editions Le Discernement. Créé avec Wix.com

bottom of page